Corpus documentaire
Arles sous les eaux du Rhône : la crue
de décembre 2003
(Emmanuelle Delahaye)
De
la prévision
à la prévention, la gestion mondiale
des risques
Les armes
de destruction massive (ADM) : les risques nucléaires,
radiologiques, biologiques
et chimiques
Risques,
incertitudes et précaution : la planète
des Organismes génétiquement modifiés
(OGM)
Les coûts
du risque, les assureurs en première
ligne / Sols et sous-sols en France, des aléas sous surveillance
Arles
sous les eaux du Rhône : la crue de décembre
2003
Une crue
méditerranéenne exceptionnelle
[1]
La crue du Rhône en décembre 2003
s’inscrit dans un contexte météorologique
exceptionnel, caractérisé par
un épisode pluvio-orageux intense et
généralisé sur le quart
sud-est de la France. Il a été
provoqué par un phénomène
méditerranéen classique lié
à une perturbation issue de la collision
entre des masses d’air froid et de l’air
chaud saturé en humidité en provenance
de Méditerranée.
Ce n’est pas
tant l’intensité de l’événement
de 2003 qui a été exceptionnelle
mais trois de ses caractéristiques.
D’une part, son amplitude géographique,
puisque 20 départements ont été
concernés par la mise en vigilance
orange de Météo France,
soit toute la vallée du Rhône
au sud de Lyon. D’autre part,
sa durée qui a excédé
48 heures, alors que les épisodes
méditerranéens ne dépassent
habituellement pas 24 à 36 heures.
Enfin, "son arrivée très
tardive dans la saison (…) liée
à une arrière-saison 2003
très douce et des températures
élevées sur la Méditerranée
en ce début de décembre"[2].
La crue débute le 1er décembre
(voir l'hydrogramme ci-dessous) pour
atteindre son pic avec 13 000 m³/s
[3] le 4
décembre à 03h00 (Beaucaire),
soit un débit supérieur
à la crue historique de 1856
(11640 m³/s le 31 mai 1856). La
plus grande crue mesurée à
Beaucaire est donc désormais
celle de décembre 2003. Elle
est tout à fait remarquable,
non seulement par les débits
atteints, mais aussi par sa rapidité
: son gradient de montée atteint
à Beaucaire 200 m³/s/heure.
Sa période de retour est estimée
à plus de 200 ans. Au total,
plus de trois milliards de m³ d’eau
se sont écoulés au droit
de Beaucaire entre le 1er et le 4 décembre,
date à laquelle la décrue
a commencé.
La photographie,
ci-contre à droite,
a été prise le 6 décembre
2003 depuis la berge du canal du Vigueirat,
surélevée par rapport
à la plaine. Les pavillons du
quartier du Trébon sont noyés
sous environ un mètre d’eau
suite aux surverses des merlons [4]
de protection de deux [4] des quatre
trémies [5] de la voie ferrée
au sud de la commune de Tarascon. Les
habitants ont été évacués
mais, l’inondation n’ayant
pas été anticipée,
les véhicules sont restés
sur place.
La plage des données
de l'hydrogramme (ci-contre
à droite) va du 1er décembre
à 00 heure au 7 décembre
2003 à 00 heure. Il s’agit
de moyennes horaires (moyenne sur l’heure
écoulée). Les données
correspondent essentiellement aux données
diffusées en temps réel
et proviennent de la Direction régionale
de l’environnement (DIREN) et
du services d’annonce des crues
(SAC Vaucluse). Données publiées
en ligne le 11 mai 2005. Source :
http://ccbr.lyon.cemagref.fr/Donnees-
hydrologiques-elaborees-de,48.html
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L'hydrogramme
de la crue
de décembre 2003 à Arles
et Beaucaire
(cliquer pour agrandir)
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L’inondation est due à
une faiblesse dans le système de protection.
Le 3 décembre vers 21h30, se produit
une rupture par surverse des merlons [4]
de protection de deux [4]
des quatre trémies [5]
de la voie ferrée au sud de la commune
de Tarascon. Le remblai de la voie ferrée
est la seule protection dont dispose le Trébon,
plaine du nord d’Arles,
contre les eaux du Rhône. Ces eaux font
alors irruption à l’est de la voie
ferrée, dans la partie nord de la commune
d’Arles. Elles s’engouffrent d’autant
plus facilement que le Trébon constitue
une dépression aux altitudes comprises
entre 4 et 5 m NGF (Nivellement
Général de la France) alors
que le quartier des Ségonnaux [6],
à l’ouest de la voie ferrée,
se trouve à 6 et 7 m NGF . Les eaux
se sont trouvées piégées
entre la voie ferrée à l’ouest
et le canal du Vigueirat à l’est
(canal surélevé par rapport à
la plaine) ; elles ne pouvaient s’écouler
par les deux siphons d’évacuation
des eaux Trébon (siphons de Flèche
et de Quenin), l’un s’étant
effondré et l’autre étant
partiellement obturé.
Les quartiers nord d’Arles (Zone Industrielle
nord, Trébon et Monplaisir), qui sont
occupés par des habitations individuelles
et collectives, des zones d’activités
ainsi que par des bâtiments et équipements
publics (piscine, écoles, prison), ont
été submergés par 16 millions
de m³ d’eau environ (selon
une estimation de la sous-préfecture),
avec des hauteurs d’eau allant de 60 cm
à 2 m.
Le centre-ville a été relativement
épargné à l’exception
des quais qui ont été submergés
et abîmés. La campagne arlésienne
a été, quant à elle, largement
inondée par l’accumulation des
eaux de pluie, non évacuées en
direction du Rhône à cause de la
fermeture des canaux agricoles, et par une brèche
dans le canal du Vigueirat.
L’inondation
d’un espace urbain : le Trébon
(cliquer
pour agrandir)
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La gestion
de l’inondation
La protection contre l’inondation s’est
faite normalement par la mise en place ou le
rehaussement des batardeaux [7]
sur les ouvertures des murs de quai et par la
protection des pas de porte des habitations
et des commerces. La crise a été
gérée grâce à un
dispositif fondamental, le "plan d’urgence
inondations" des Bouches-du-Rhône,
créé en août 1995. Sur les
9 300 habitants que totalisent les quartiers
inondés, 6000 personnes ont été
évacuées. De nombreuses interventions
et des opérations de surveillance ont
été menées par des patrouilles
mixtes de policiers et militaires. Deux compagnies
de CRS et une soixantaine de légionnaires
ont été dépêchés
sur place pour prévenir le pillage des
habitations abandonnées par les sinistrés.
1 500 secouristes ont participé
à la gestion de la crise. Ils ont notamment
réalisé le pompage des eaux avec
le renfort des pompiers allemands venus en nombre
(811) et équipés de pompes de
fortes capacités, et avec les pompiers
italiens et belges.
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La photographie montre le même endroit que la précédente
(voir ci-dessus) une semaine après
l’inondation, le 13 décembre,
lors des opérations de pompage.
La boue et les tuyaux des pompes remplacent
l’eau du Rhône. Ces tuyaux
prélèvent l’eau du
Trébon et la rejettent dans le
canal du Vigueirat qui l’évacue
dans le Rhône en aval d’Arles.
Trois membres du groupe allemand THW (tenue
bleue), venu en renfort avec un important
matériel de pompage, sont présents
ainsi que deux badauds. Les curieux, venus
en nombre observer la catastrophe, ont
aggravé les difficultés
de circulation causées par la fermeture
de la plupart des routes au nord d’Arles. |

Les enseignements de la crue
On ne peut que constater que six des quinze
plus fortes crues enregistrées depuis
1856 sur le Bas-Rhône sont survenues lors
des dix dernières années (1993-2003).
Ces fortes crues se sont produites dans un contexte
urbain vulnérabilisé par l’augmentation
et l’expansion des surfaces urbanisées
(notamment dans le Trébon), par la fragilisation
de la voie ferrée à cause de la
construction de deux trémies dans les
années 1990, par l’apparition de
dégâts d’un type nouveau
liés à la récurrence des
crues méditerranéennes. En effet,
la rapidité de la montée et de
la descente des eaux propres à ce type
de crue fragilise les quais de la ville d’Arles
par un phénomène de chasse des
matériaux fins. En raison de ces aménagements,
le risque fluvial s’est amplifié
dans la région d'Arles.
Commentaire
des deux images satellitales (SPOT)
de la Camargue :
1987 ...
La comparaison
de ces deux images permet de distinguer
très nettement les zones inondées
en Camargue. Elles sont de deux types.
D’une part, des zones inondées
directement par le Rhône : la
Petite Camargue (plaine de Bellegarde)
est submergée suite à
deux brèches dans les digues
du fleuve, en particulier à Fourques
; l’étang de Charnier ;
le Trébon au Nord d’Arles
par surverses au niveau de deux trémies
de la voie ferrées reliant Tarascon
à Arles.
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... et 7 décembre 2003
(cliquer
pour agrandir)

D’autre part, des zones agricoles
inondées par l’accumulation
des précipitations. Ces précipitations
n’ont pu être évacuées
par les réseaux de canaux dont
les exutoires ont été
fermés afin notamment d’éviter
l’intrusion des eaux du Rhône.
C’est le cas du Marais des Baux-de-Provence
à l’est d’Arles.
L’essentiel de la Camargue a été
préservé des inondations
grâce à la résistance
des digues entretenues et surveillées
par le SYMADREM (digues du Grand Rhône)
[8].
|
Cette dernière catastrophe a eu un impact
fort sur la gestion du risque en Camargue puisqu’elle
a suscité l’élargissement
du périmètre d’action du
SYMADREM [8] à
toutes les digues de Camargue en décembre
2004. Ce syndicat est désormais une structure
interdépartementale (Gard et Bouches-du-Rhône)
et interrégionale (Languedoc-Roussillon
et Provence-Alpes-Côte d’Azur).
La catastrophe a permis de mettre en cohérence
et d'unifier la gestion de ce système
de digues. Il est paradoxal que l’élaboration
des modalités de la prévention
du risque d’inondation s’élabore,
encore aujourd’hui, en réaction
à une catastrophe et non comme préalable,
alors même que la prévention a
été érigée en principe
politique (en particulier avec la mise en place
des Plans de Prévention du Risque Inondation
– PPRI – institués par la
loi Barnier du 2 février 1995 [9]
et renforcée par la loi de 2001).
Ajoutons enfin une donnée chiffrée
qui témoigne de l’ampleur des dommages
causés par l’inondation : la Fédération
Française des Assurances (FFA) a comptabilisé
pour la seule ville d’Arles plus de 8 000
sinistrés et 260 millions d’euros
d’indemnités versées [10].
Notes :
[1] Source
: Compagnie nationale du Rhône
(CNR), 2004, dossier "Décembre
2003, une crue historique", 44 p.
[2] CNR, 2004, dossier "Décembre
2003, une crue historique", p.4.
[3] Ces débits sont
provisoires. Ces résultats bruts des
enregistrements fournis pendant la crue sont
en cours d’analyse et de validation. Ils
seront vraisemblablement corrigés à
la baisse (d’environ 1 000 m³/s).
Cela dit, ces débits n’en restent
pas moins exceptionnels et historiquement inédits
(pour des débits mesurés).
[4] Au mas Teissier et au mas
de Barachin (ancienne gare des Ségonnaux).
Les merlons sont les parties pleines d'un parapet,
d'un rempart.
[5] Passage routier sous une
voie ferrée.
[6] Terres placées au
contact direct du Rhône et inondées
régulièrement. Elles sont mises
en valeur par l’agriculture qui profite
des dépôts du Rhône.
[7] Digues provisoires mises
en place à Arles pour fermer les ouvertures
existant dans les murs de quais. Il s’agit
de planches insérées verticalement
dans les glissières de ces murs et entre
lesquelles de la terre est insérée
pour rendre le système étanche.
[8] Le Syndicat Mixte d’Aménagement
des Digues du Rhône et de la Mer (SYMADREM)
regroupait initialement les communes d’Arles,
de Port-Saint-Louis-du-Rhône, des Saintes-Maries-de-la-Mer,
le conseil Régional de PACA et de conseil
général des Bouches-du-Rhône.
Il a pour fonctions l’étude, l’exécution
des tous travaux, ouvrages et installations
en vue d’assurer la protection des personnes
et des biens contre les inondations du Rhône
et de la mer, ainsi que la surveillance, l’entretien
et la gestion des digues et de leurs dépendances.
[9] Sur ce point voir les pages
90-103 de Laganier R., Scarwell H.J., 2004,
Risque d’inondation et aménagement
durable des territoires, Villeneuve d’Ascq
: Septentrion, Presses Universitaires, 239 p.
[10]
Fédération Française des
Assurances - FFSA infos,
n°40, 14 décembre 2004.
Emmanuelle
Delahaye, agrégée de géographie
Laboratoire Rhodanien de Géographie de
l'Environnement, Université de Lyon II,
UMR 5600 "Environnement, ville, société"
,
pour Géoconfluences le 13 mai
2005
Pour prolonger, des
ressources en ligne
- La Compagnie nationale du Rhône (CNR)
: www.cnr.tm.fr/fr/index.htm
- Sur le site du Ministère de l'écologie
et du développement durable, un rapport
consacré à La sécurité
des digues du Delta du Rhône (20 octobre
2004) comportant de nombreux documents intéressants
:
www.ecologie.gouv.fr/IMG/pdf/Rapport_Securite_digues_du_Rhone_Internet-3.pdf
- Agence de l'eau Rhône - Méditerranée
- Corse : www.eaurmc.fr
> ou à partir de : www.eau-rhone-mediterranee-corse.environnement.gouv.fr
> Lyon Fleuves 2001 - Actes de la conférence
internationale "Scientifiques et décideurs,
agir ensemble pour une gestion durable des systèmes
fluviaux" - Juin 2001 : www.eaurmc.fr/actualites/actu.php?numactu=36
Les actes de la conférence sont disponibles
à l'adresse suivante : www.eaurmc.fr/lyon-fleuves-2001
- Norois - 3e trimestre 2004 : La Loire, société,
risques, environnement :
www.urbanisme.equipement.gouv.fr/cdu/accueil/revuescdu/norois.htm
- Le site officiel de la ville d'Arles : www.ville-arles.fr/portail
- Camargues - Faire savoirs n°2 - revue
d'Amares.org, site des Sciences de l'Homme et
de la Société en Provence-Alpes-Côte
d'Azur : www.amares.org/revue/02/index.html